Jean-Marie Gustave Le Clézio recevant le prix Nobel de littérature, en 2008
Pas de récompense plus prestigieuse dans le domaine intellectuel que le prix Nobel. Un homme extraordinaire, Alfred Nobel, comme une courte biographie le montre :
http://membres.multimania.fr/xjarnot/Chimistes/Alfred_Nobel.html#Le%20testament%20d%27Alfred%20Nobel
Ce millionnaire excentrique désira encourager par-delà sa mort les personnes qui rendent « les plus grands services à l'humanité. » Ces personnes devaient selon lui se distinguer dans l'un de ces cinq domaines : la physique, la médecine, la chimie, l'action politique consacrée à la paix, et la littérature. Bien après sa mort, l'économie sera ajoutée à la liste, à l'initiative de la Banque Nationale de Suède.
On comprend bien la pertinence d'honorer par exemple les inventeurs du circuit électronique, les découvreurs du virus du SIDA, les spécialistes de la couche protectrice d'ozone de l'atmosphère, toute personne ou organisation oeuvrant pour la prospérité ou les libertés publiques. Mais à côté de ces disciplines liées aux enjeux vitaux de l'humanité, la littérature fait pâle figure. On hésite à affirmer qu'elle rendrait « les plus grands services à l'humanité ». Et pourquoi cette distinction de la littérature au sein des arts et des lettres ? Pourquoi pas un prix Nobel de musique ?
Il faut ouvrir les livres d'histoire pour comprendre ce statut particulier de la littérature, qui prévalait au temps d'Alfred Nobel, le 19ème siècle. « En détrônant l'Eglise, la Révolution a élevé l'homme de lettres » (Françoise Mélonio, « De la culture critique à la culture civique », Histoire culturelle de la France). Bouleversées par le renversement de l'Ancien Régime, les nations se cherchent une nouvelle communauté de valeurs, appellent de leurs voeux un nouveau pouvoir spirituel rassemblant les sciences, les lettres et les arts. Ainsi se crée au 19ème siècle la figure du Poète, où s'allient le penseur et l'artiste, conscience de son temps, prophète annonçant les dogmes nouveaux d'une société réconciliée sous le signe de l'Idéal. Victor Hugo a le mieux assumé cette ambition :
(...)
Peuples!
écoutez le poète !
Ecoutez
le rêveur sacré !
Dans
votre nuit, sans lui complète,
Lui
seul a le front éclairé.
Des
temps futurs perçant les ombres,
Lui
seul distingue en leurs flancs sombres
Le
germe qui n'est pas éclos.
Homme,
il est doux comme une femme.
Dieu
parle à voix basse à son âme
Comme
aux forêts et comme aux flots.
(…)
« Fonction du poète », Les rayons et les ombres, 1840.
La
littérature était alors « un art d'utilité publique »
(Françoise Mélonio). L'angoisse du chaos social était prégnante :
« seule la religion empêche les pauvres de se jeter sur les
riches pour les égorger » aurait déclaré Napoléon, à
l'orée du 19ème siècle. La littérature, forme de religion, avait une mission concrète et supérieure : la cohésion sociale. En 1878 Louis
Pasteur écrivait : « les Lettres planent au-dessus des
sciences » (lettre à Nizard, citée par Louis Dollot dans
Culture individuelle et culture de masse.) Et c'est ainsi
qu'il y a un prix Nobel de littérature, qu'Alfred Nobel désirait
voir attribuer à une oeuvre « d'inspiration idéaliste ».
Funérailles de Victor Hugo – Dessin aquarellé de Georges François Guiaud
L'enterrement
de Victor Hugo en 1885 fut une apothéose. Son cercueil fut exposé
sous l'arc de triomphe, surplombé par un gigantesque catafalque,
avant d'être emmené sous les yeux de la foule à sa dernière
demeure, le panthéon. Alfred Nobel meurt 11 ans plus tard. Il ne
verra pas la transformation de l'écrivain-prophète en
« intellectuel », notion qui se diffuse avec l'affaire
Dreyfus à partir de 1898. La presse devient le média dominant. Celui
qui fait profession d'écrire a une audience potentielle inconnue de
Victor Hugo, le poète se fait souvent journaliste ou intervient dans
le domaine politique via les tribunes des gazettes. Il ne parle plus
seulement du haut d'une chaire, délivrant des paroles de feu, il
commente l'actualité et se rallie aux forces politiques en présence.
André Gide, André Malraux, François Mauriac, Louis-Ferdinand
Céline écrivent articles et pamphlets. A partir des années 30, les
engagements deviennent féroces.
Fidel Castro, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre et Ernesto Guevara – Cuba, 1960
La figure du littérateur engagé meurt durant la seconde guerre mondiale. Pourtant réaffirmé et théorisée en 1945 par Jean-Paul Sartre, elle le cède peu à peu sur la place publique à celles du philosophe et du savant. Une passion anti-humaniste s'empare des meilleurs esprits, et la littérature est devenue suspecte. Elle est une illusion, et on sait maintenant où cela peut mener. « La poésie est-elle encore possible après Auschwitz ? » se demande Theodor Adorno. La littérature est disséquée dans les laboratoires de sociologie, de linguistique ou de psychanalyse. Le littérateur est marginalisé dans le débat public, à moins que tels Jean-Paul Sartre et Albert Camus il ne cumule aussi le statut de philosophe ou de savant.
Après ce traitement, que reste-t-il de la « littérature civique » héritée du 19ème siècle, et donc de « l'idée Nobel » de la littérature ? Pas grand chose, à vrai dire. Certes les lauréats du prix Nobel ne déméritent pas au regard de leurs illustres prédécesseurs, ils affrontent certains problèmes contemporains, portent un regard aussi large que possible sur la condition humaine, pratiquent une littérature qui n'a pas renoncé aux idées. Mais notre regard sur cette littérature a changé. Le confort acquis au cours des Trentes Glorieuses a détendu les rapports sociaux ; la misère qui autrefois faisait partie du paysage nous apparaît aujourd'hui comme une aberration. Pas de guerre ou de révolution en France depuis la fin de la guerre d'Algérie, il y a 50 ans. Nos gouvernants modèrent leurs instincts belliqueux et ceux de leur peuple, ils assurent suffisamment de justice sociale pour éviter les motifs de révolution. La cohésion de la société française n'est plus un enjeu criant. La littérature n'est plus sommée de nous donner le Verbe unificateur et mobilisateur.
Cette perte de statut n'est d'ailleurs pas propre à la littérature. Tous les débats, esthétiques, philosophiques, politiques, sont retombés. La cinéphilie des années 60, qui faisait de Federico Fellini ou de Stanley Kubrick des demi-dieux, est morte sans successeur. Les intellectuels sont retournés à leurs études vers le milieu des années 80. Les merveilles de la science ont cessé d'émerveiller. Philippe Delerm a écrit que le journal du matin a désormais pour principale fonction d'accompagner notre café. C'est atroce, mais c'est vrai. Notre société stabilisée, pacifiée, vit dans un climat intellectuel globalement bonasse.
Certains déplorent que la littérature soit devenue nombriliste. Mais la littérature, et tous les arts, ne sont qu'un miroir, ou mieux, un spéculaire, au sens où ce mot évoque aussi une spéculation. La littérature d'aujourd'hui n'est donc que le reflet d'une société occidentale bien au chaud derrière ses frontières, dominée par l'utopie d'une jouissance sans entraves ayant pris une forme libertaire puis une forme libérale, et qui est en train d'atteindre ses limites. La littérature devrait donc bientôt changer.